Interview exclusive avec Abdel Kader Diallo et Adélaïde Kourouma, du Bureau d’Exécution Stratégique (BES) de la Primature sur la relance de la filière Ananas en Basse Guinée

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Opérationnel depuis janvier 2017 et financé par le Fonds d’Abu Dhabi pour le Développement (ADFD), le Bureau d’Exécution Stratégique (BES) est une initiative du Premier Ministre pour accélérer la mise en œuvre de projets prioritaires en Guinée et pour développer des méthodes efficaces, pérennes et porteuses de résultats qui pourront être diffusées à l’ensemble des institutions gouvernementales. Le BES est appuyé par le cabinet international de conseil en stratégie, Dalberg.

 

Un peu plus d’un an après le démarrage de ses activités du BES, votre plateforme agricole en ligne agronewsguinee.com a rencontré des consultants du BES pour faire l’état des lieux de la mise en œuvre de la stratégie et des missions assignées au BES particulièrement sur la question du soutien à la relance de la filière ananas.

Abdel Kader Diallo, Adelaide Kourouma, consultants au BES ont bien voulu répondre à nos questions sur la relance de la filière ananas.

AG : comment le BES aide-t-il les producteurs d’ananas ?

Abdel Kader : le BES en collaboration avec le Ministère de l’Agriculture, le Ministère du Commerce, le Ministère de l’Industrie et les parties prenantes de la filière ananas, a défini un certain nombre d’objectifs pour permettre la relance de la filière. Ces objectifs sont l’augmentation des surfaces cultivées, l’amélioration des rendements et le développement de l’export d’ananas frais par fret aérien. Il faut ajouter à cela le développement des activités de transformation, qu’elles soient à l’échelle industrielle ou artisanale.

Pendant la première année, la majorité de nos efforts étaient axés sur comment accompagner les producteurs existants (environ 600 planteurs au total dans les bassins de Kindia et de Forécariah) et sur comment lever les contraintes qui les empêchent de se développer et d’augmenter les superficies cultivées.

Une des principales difficultés rencontrées par les producteurs est l’accès au financement, pour l’achat d’intrants, pour le financement du fonds de roulement ou encore pour l’investissement dans du matériel d’irrigation performant. Dans cette optique, nous avons mis en place un mécanisme de financement pour l’acquisition par les producteurs d’équipements d’irrigation de qualité et aussi pour l’achat des engrais. Ce mécanisme de financement repose sur des acteurs locaux et nous sommes dans une optique de pérennisation de ce mécanisme pour qu’il soit étendu à d’autres filières et pour qu’il puisse perdurer dans le futur sans l’intervention du BES.

AG : concrètement comment aidez-vous ces paysans à voir accès à ces financements ?

Abdel Kader : Nous avons travaillé à la mise en place d’un partenariat entre la Banque Islamique de Guinée et la Fédération des planteurs de la filière fruits de la basse Guinée,  la FEPAF- BG. Pour la première fois, la Fédération a joué le rôle d’emprunteur habilité auprès d’une institution financière de finance islamique. Ce mécanisme innovant a permis de réduire significativement le coût du financement pour le producteur : environ 7% par an, alors que les institutions de microfinance proposent en général des taux qui se situent autour de 3 à 4 % par mois, soit des taux de 36 à 48% par an. La réduction des charges financières vient d’une part du fait que la Banque n’a pas besoin de traiter avec chacun des producteurs, elle traite directement avec l’emprunteur habilité, la Fédération. Les producteurs ont d’autre part bénéficié du fait que les produits de finance islamique ne reposent pas sur des taux d’intérêt mensuels mais sur une marge globale négociée en amont.

La deuxième innovation du mécanisme de financement concerne les modalités de remboursement : le remboursement se fait à la récolte, après une période de grâce de 18 mois qui correspond au cycle de production de l’ananas. Du fait d’un cycle de production relativement long, il est souvent très difficile pour les producteurs d’ananas de financer leurs activités.

 

AG : en termes de conseils que fait le BES à l’endroit des producteurs ?

 

Adélaïde : Le renforcement de l’appui à la production est crucial pour la relance de la filière et pour une professionnalisation des acteurs.

Plusieurs initiatives sont en cours. Le Comité de Liaison Europe Afrique Caraïbes Pacifique (COLEACP) a été mobilisé pour renforcer les capacités des formateurs des principales organisations de producteurs. Des formations sur le respect des itinéraires techniques, ou encore sur le conditionnement et la traçabilité vont être données. Les conseillers agricoles qui dépendent du Ministère de l’Agriculture sont associés à ces formations.

Par ailleurs, depuis début 2017, une Convention de partenariat a été mise en place entre le programme Jeunes AVENIR de l’USAID et le Ministère de l’Agriculture. Dans le cadre de ce programme d’une durée de 5 ans, 12 jeunes basés en Basse Guinée bénéficient chaque année d’une formation de 10 mois aux techniques modernes de la culture de l’ananas. Au terme de cette formation, les jeunes sont appuyés pour démarrer leurs activités de production et de commercialisation et surtout ils sont incités à jouer le rôle de vulgarisateurs auprès des producteurs de la filière.

Ces initiatives répondent à un même enjeu : celui de  de former une masse critique d’agents de vulgarisation qui vont à terme permettre l’émergence d’une nouvelle génération de producteurs et la modernisation des techniques de production. Pour une mise en œuvre efficace de ces initiatives, le BES collabore étroitement avec les ONG basées sur le terrain comme CNFA et Winrock, ainsi qu’avec la Direction Nationale de l’Agriculture.

 

AG : Quels sont les résultats obtenus depuis le lancement du projet en janvier ?

Abdel Kader : Je disais précédemment que les objectifs que le BES et le Ministère de l’Agriculture se sont fixés étaient l’augmentation des surfaces cultivables et du rendement. Depuis l’année dernière, nous sommes passés de 350 hectares pour les deux bassins de production de Kindia et Maferinyah à environ 450 hectares cette année. Ceci a été facilité par une forte mobilisation des principales parties prenantes (organisations de producteurs, ONG…) ainsi que par la levée de goulots d’étranglement en ce qui concerne l’accès aux intrants. On peut notamment citer la mise en place d’un mécanisme de suivi de la distribution de l’engrais subventionné par l’État. De même, nous savons que la mise en place de mécanismes d’irrigation permettra encore l’augmentation des surfaces, parce que les producteurs nous ont cité les difficultés de financement de l’engrais, et d’investissement dans des systèmes d’irrigation comme un frein à l’augmentation des surfaces cultivées.

Nous pensons aussi que l’assistance technique que nous avons fourni aux petits producteurs l’année dernière va à terme permettre l’augmentation des rendements.

Nous avons pour le moment fait une étude sur les rendements moyens sur les deux bassins de production à savoir Kindia et Maferenyah, il y a quelques mois et nous devons faire une étude de suivi dans un ou deux mois pour mesurer l’impact réel de notre initiative sur la production. Le rendement initial se situait autour de 30- 35 tonnes par hectare, notre objectif est d’arriver à l’horizon 2020 à plus de 50 tonnes par hectare.

Adélaïde : après un an de mise en œuvre, nous constatons également un fort engouement de nouveaux investisseurs pour la filière. Ces acteurs, locaux ou internationaux, vont permettre de renforcer la chaine de valeur existante, avec le développement de plus grandes exploitations, et avec le développement d’activités de transformation. Les bailleurs se sont également montrés intéressés par la dynamique en cours : l’Union Européenne a mobilisé un financement de près de 5 millions d’euros dans le cadre d’un programme d’amélioration de la compétitivité de la filière ananas qui devrait débuter en juin 2018.

AG : Nous avons noté que votre objectif d’ici 2020, est de passer de 350 à 650 hectares, d’améliorer le rendement à plus de 50 tonnes par hectare et d’exporter 2500 tonnes par avion. De quels avantages comparatifs la Guinée peut-elle se prévaloir ?

Abdel Kader : Ici, il faut préciser que la stratégie retenue est de cibler un marché premium, celui de l’ananas frais exporté par avion. L’objectif n’est pas de se développer sur un marché de grande consommation. Pour se développer sur ce marché spécifique, la Guinée dispose de plusieurs avantages comparatifs.

Tout d’abord, l’ananas de Guinée se distingue de la concurrence par les qualités gustatives des trois variétés produites, la Baronne de Rothschild, la Cayenne et la Queen Victoria. Pour la variété Baronne, la Guinée peut également capitaliser sur un phénomène de rareté : elle n’est cultivée que dans la région de Kindia à Friguiagbé, elle n’est produite par aucun autre pays au monde.

Nous avons commencé à la promouvoir à l’international et les premiers résultats sont très encourageants. On a pu exporter depuis la fin de l’année 2017, de la Cayenne et de la Baronne. La Baronne de Rothschild, que certains préfèrent d’ailleurs appeler la Baronne de Kindia, s’est vendue à un prix premium par rapport aux autres variétés disponibles sur le marché. Sur les marchés cibles, il y a clairement une forte demande pour des produits ultra-frais et avec d’excellentes qualités gustatives.

Enfin, d’un point de vue logistique, des connexions aériennes directes existent avec des marchés cibles à fort potentiel comme la France, la Belgique mais également de nouveaux marchés comme le Maroc et les Émirats Arabes Unis

AG : Quels est la part de la consommation intérieure dans vos objectifs ?

Abdel Kader : L’export aérien vers l’international ne représentera à terme qu’une infime partie de la production, environ 10% de la production, tout le reste sera consommé ou transformé localement, ou encore exporté vers la sous-région. Cependant la production est encore très faible par rapport aux potentialités. Nous savons que le marché intérieur n’est pas encore totalement satisfait.

Adélaïde : En effet, il existe encore un potentiel à exploiter sur le marché domestique. D’importants débouchés commerciaux existent au niveau des hôtels, des chaînes de supermarchés ou encore au niveau des bases vies minières du pays. Le potentiel pour les produits transformés à base d’ananas –jus, ananas séchés, … est encore plus important.

La satisfaction de la demande locale et sous régionale est tout à fait conciliable avec les objectifs fixés pour l’export aérien à l’international. Le développement d’une filière d’export avion va permettre de donner une visibilité à l’ananas de Guinée sur la scène internationale, facilitant ainsi la mobilisation des bailleurs et des investisseurs. C’est aussi une opportunité pour la Guinée de faire entrer des devises.

AG : Est-ce que votre objectif d’exporter 2500 tonnes d’ici 2020 est réaliste ?

Adélaïde : C’est réaliste dans la mesure où il y a à peine 10 ans la Guinée le faisait. En 2006, la Guinée le faisait, parce qu’il y avait encore à l’époque des exploitations de plus de 25 hectares dédiées à la production pour l’export avion. En général, ce type de grandes exploitations étaient issues des anciennes plantations coloniales, la filière fruit de basse Guinée s’étant développée à l’époque coloniale.

Aujourd’hui la difficulté est que la filière est composée presque exclusivement de producteurs qui cultivent sur de très petites superficies. Il y a, à peu près 600 producteurs et en général, ils cultivent des superficies d’un quart d’hectare à un demi-hectare, les plus grands planteurs ont 2 hectares. Ces producteurs sont confrontés à des structures de coût peu compétitives et ne sont pas dans les conditions idéales pour produire des fruits de qualité qui répondent aux exigences de l’export avion. Pour atteindre l’objectif de 2 500 tonnes en production pour l’export avion d’ici 2020, il va falloir continuer le travail en cours de développement de grandes exploitations spécialisées. Une des priorités pour cette année est donc d’attirer des investisseurs pour la mise en place de ce type d’exploitations. Avec l’engouement croissant d’investisseurs privés locaux comme internationaux, nous travaillons à la mise en place de partenariats avec les acteurs existants de la filière. L’enjeu, c’est que ces nouveaux acteurs puissent travailler main dans la main avec les ressources locales et tirent la filière vers le haut.

AG : Quelle est la place de la transformation locale dans votre programme

Abdel Kader : Comme le disait Adélaïde, l’année dernière, nous nous sommes beaucoup focalisés sur l’accompagnement des petits planteurs existants. Cette année, nous souhaitons également accompagner des acteurs qui veulent investir dans la filière et qui ont les moyens d’exploiter 20-25 hectares, 100 hectares ou plus, et d’investir dans des unités de transformation pour produire par exemple du jus de fruit.

Adélaïde : en plus de la transformation industrielle, nous pensons qu’il est aussi indispensable d’accompagner la transformation artisanale. Aujourd’hui il y a des coopératives qui transforment les fruits en confitures d’autres qui sèchent les ananas. Elles sont confrontées à des difficultés parce que l’ananas et les autres facteurs de production sont très chers en Guinée. L’appui de ces acteurs en ce qui concerne l’accès au financement, l’amélioration des techniques, la mutualisation des moyens ou le développement de nouveaux débouchés commerciaux fait partie de nos priorités.

AG : récemment du matériel d’irrigation a été testé à Kindia avec la fédération des planteurs, mais les producteurs n’ont presque pas fait de commande dans ce sens. Qu’en est t-il ? Qu’est-ce qui bloque ?

Abdel Kader : le mécanisme, tel qu’il a été mis en place, nécessitait la collaboration de trois acteurs : la Banque, la Fédération des Planteurs de la filière fruit de Basse Guinée (FEPAF-BG) et un fournisseur d’équipements. Chacun de ces acteurs avait un important travail à réaliser en amont de la commande. L’équipementier devait concevoir des offres adaptées aux besoins spécifiques des planteurs et organiser des opérations de démonstration. La Fédération devait informer les producteurs sur le produit proposé et les conditions de remboursement et elle devait ensuite analyser les demandes des producteurs et vérifier leur soutenabilité financière. Après cela, la Banque a évalué de façon minutieuse la demande de financement de la Fédération, sur la base des outils développés par le BES pour estimer les cash-flows prévisionnels de chacun des planteurs faisant l’acquisition d’un équipement.

Cette opération était une première, pour la Banque, pour la Fédération et pour l’équipementier. La mise en œuvre a donc été fortement ralentie par les processus à mettre en place, ce qui a pu décourager certains producteurs.

Adélaïde : Il faut aussi noter que les producteurs ne sont pas habitués à ce type d’approche, qui repose sur le secteur privé plutôt que sur une logique de don. Ce qui nous intéresse, c’est la mise en place de mécanismes pérennes. Nous pensons que la meilleure approche, c’est de permettre aux producteurs de réaliser un investissement productif qui va leur permettre de produire dans de bonnes conditions et d’atteindre des rendements alignés sur les standards internationaux. Cela a pu déstabiliser certains producteurs.

L’autre facteur qui a pu susciter des blocages est celui du prix de l’équipement proposé. L’équipementier que nous avons sélectionné dans le cadre d’un appel d’offre proposait du matériel de très haute qualité, avec des kits d’irrigation complets, comme exigé par les producteurs.

Néanmoins c’est un projet pilote et nous croyons en l’effet d’expérience. Une fois que les producteurs auront constaté que le mécanisme fonctionne et qu’il permet de significativement améliorer les rendements et les superficies cultivées, d’autres commandes seront passées.

Entretien réalisé par Mamadou Aliou Diallo pour Agronews Guinée

dialloaliou351@gmail.com

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