Le Covid-19 met l’Afrique au défi de sa sécurité alimentaire

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Sur ce cliché, un homme vend des carottes parmi d’autres légumes sur un marché informel à Mbare, aux alentours de Harare, la capitale, le 30 mars 2020. Le matin même tous les marchés étaient pris d’assaut avant l’entrée du pays en confinement. Avec huit cas de contamination au Covid-19 confirmés et un décès, le président du Zimbabwe, Emmerson Mnangagwa, a décidé de confiner toute la population, soit 16 millions d’habitants. Et ce, pour 21 jours. Les autorités et la population redoutent l’impact de la pandémie sur leur pays, usé par vingt ans d’une crise économique catastrophique. Déjà extrêmement affaibli par les nombreux épisodes de sécheresse et le passage du cyclone Idai il y a tout juste un an, le pays est, depuis, gravement menacé par la famine. L’ONU a lancé, jeudi 2 avril, un plan d’aide humanitaire d’urgence d’un montant de 715 millions de dollars pour venir en aide à un tiers de la population du pays. Cet effort vise à fournir en priorité de l’aide alimentaire, mais aussi en matière de santé, d’hygiène, d’accès à l’eau ou de logement à 5,6 millions de personnes particulièrement vulnérables face au Covid-19, a annoncé l’ONU. « Il est extrêmement important que le système de distribution alimentaire continue à fonctionner », a souligné la responsable régionale du Programme alimentaire mondial (PAM), Lola Castro, à la presse.

Une crise qui interrompt les chaînes d’approvisionnement

La situation est loin d’être homogène. Mais, pour l’ONU, il ne fait aucun doute qu’au-delà des ravages sanitaires et des nombreuses victimes, l’épidémie de coronavirus met en péril la sécurité alimentaire des pays africains qui dépendent des importations de denrées alimentaires et des exportations pour les payer. Il faut savoir que, en général, les risques de pénurie alimentaire sont causés par des problèmes d’approvisionnement, notamment en cas de mauvaise récolte ou par des problèmes liés à la demande, si les États qui achètent rencontrent des difficultés financières. Le problème, selon le Programme alimentaire mondial, est qu’« on a les deux à la fois » en ce moment.

« Les incertitudes liées à la disponibilité de nourriture peuvent déclencher une vague de restrictions à l’exportation », provoquant elle-même « une pénurie sur le marché mondial », déclarent dans un rare communiqué commun le Chinois Qu Dongyu, qui dirige l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), et le Brésilien Roberto Azevedo, dirigeant de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Pour les trois organisations multilatérales traitant de santé, alimentation et commerce mondiaux, il est « important » d’assurer les échanges commerciaux, « en particulier afin d’éviter des pénuries alimentaires », indique leur texte commun.

Des difficultés de transport

Les trois institutions s’inquiètent notamment du « ralentissement de la circulation des travailleurs de l’industrie agricole et alimentaire », qui bloque de nombreuses agricultures occidentales, et des « retards aux frontières pour les conteneurs » de marchandises, qui entraînent un « gâchis de produits périssables et une hausse du gaspillage alimentaire ». C’est le cas notamment au niveau du transport maritime. Les ports d’exportation enregistrent çà et là des perturbations, dues, par exemple, à des mouvements sociaux en Argentine et au Brésil. De son côté, la filière céréalière exportatrice en France « est confrontée à des pénuries de main-d’œuvre et de camions », précise ce rapport. Des achats massifs, dits de panique, par des négociants ou des gouvernements, font aussi craindre une rupture de la chaîne d’approvisionnement qui pourrait faire monter les cours.

Ils soulignent aussi le besoin de « protection » des salariés engagés dans la production alimentaire, des ouvriers exerçant dans l’industrie de transformation agroalimentaire et ceux de la distribution, afin de « minimiser la propagation du virus dans le secteur ». « Lorsqu’il est question de protéger la santé et le bien-être de leurs concitoyens, les pays doivent s’assurer que l’ensemble des mesures commerciales ne perturbe pas la chaîne de l’approvisionnement alimentaire », ajoutent les chefs de la FAO, de l’OMS et de l’OMC.

L’Afrique dépendante des importations en première ligne

Mais voilà que plus de trente-deux pays africains ont fermé leurs frontières. Chaque année, les échanges de riz, soja, maïs et blé permettent de nourrir 2,8 milliards de personnes dans le monde, dont 212 millions en situation d’insécurité alimentaire chronique et 95 millions en situation d’insécurité alimentaire grave, selon le PAM. Pour « de nombreux pays pauvres, les conséquences économiques seront plus dévastatrices que la maladie elle-même », prévient cette agence onusienne dans un rapport publié vendredi.

L’Afrique, et en particulier l’Afrique subsaharienne qui a importé plus de 40 millions de tonnes de céréales en 2018, est le continent le plus menacé. La Somalie et le Soudan du Sud sont les plus exposés à une perturbation des approvisionnements en céréales, tandis que d’autres pays, comme l’Angola, le Nigeria et le Tchad, sont tributaires de leurs exportations pour payer les importations de denrées. « Si les marchés mondiaux des céréales de base sont bien approvisionnés et les cours globalement bas, les denrées doivent voyager des greniers du monde vers leurs lieux de consommation. Les mesures de confinement mises en place pour lutter contre le Covid-19 commencent à poser des problèmes à cet égard », s’alarme le PAM.

Des craintes réelles pour les pays du Sahel

Pour le moment, les prix des denrées de base (huiles, céréales, viandes, produits laitiers) ont tendance à baisser, en raison des perspectives de marasme économique, selon le baromètre mensuel de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Mais l’inquiétude est forte pour le Sahel en Afrique de l’Ouest, une zone qui cumule les effets négatifs du changement climatique et une montée de violences. Selon un autre rapport, diffusé vendredi par le Club Sahel de l’OCDE, qui évalue tous les six mois les besoins de la région, le nombre de personnes en situation de crise alimentaire au Sahel est estimé à 11,4 millions de mars à mai 2020, comparé à 4,8 millions pour la même période l’an passé, soit une différence de 6,6 millions de personnes.

Les pays réagissent…

Face à ces menaces, plusieurs pays sont sur le pied de guerre pour répondre en urgence aux besoins locaux. Ainsi du gouvernement nigérian qui s’est dit prêt à livrer jusqu’à 70 000 tonnes de céréales de sa réserve afin d’atténuer les effets de la pénurie alimentaire et d’autres défis posés par le Covid-19. « Des sacs de céréales sont en cours d’emballage en vue d’une nouvelle livraison d’urgence », a déclaré le ministre de l’Agriculture et du Développement rural, Sabo Nanono, indiquant que 5 000 tonnes environ de chips de manioc étaient disponibles pour une livraison immédiate. Les produits alimentaires, a-t-il dit, proviendront de six complexes de silo à travers le pays le plus peuplé d’Afrique.

… encore trop lentement

Non loin de là, le Ghana connaît une situation plus compliquée. Le pays dépense environ 100 millions de dollars par mois pour importer des produits agricoles de pays comme la Chine, les États-Unis et l’Europe, qui ont du mal à exporter à mesure que le virus se propage. Les agriculteurs ghanéens sont vraiment préoccupés par le fait que l’État oublie dans sa stratégie le secteur agricole. Asare Robben, meilleur producteur national d’agroforesterie du Ghana en 2019, a observé que le gouvernement n’avait annoncé aucun plan sur la façon dont il entend augmenter la production alimentaire. « J’appelle le gouvernement à doubler ou tripler les investissements dans l’agriculture maintenant », a-t-il déclaré à Modernghana.com dans une interview. « N’oublions pas 1982-1983, où le Ghana a connu la famine à cause de la sécheresse. »

La propagation du virus Covid-19 a également un impact négatif sur les exportations des matières premières qui assurent des revenus aux États africains. Exemple avec la noix de cajou, qui est cultivée par des centaines de milliers d’agriculteurs à travers le Ghana. Selon la Ghana Export Promotion Authority (GEPA), le pays a gagné 981 millions de dollars grâce à l’exportation de noix de cajou en 2016, ce qui en fait l’un des principaux produits d’exportation agricole après le cacao. Le Business and Financial Times a mené des opérations de contrôle des prix dans les zones de production, et les résultats montrent une chute drastique des prix de vente estimée entre 40 à 50 % sur un sac de 100 kilos de noix de cajou brutes aux transformateurs. Le prix du marché international a chuté de 63 % entre janvier 2020 et maintenant. Mais aucun acteur ne profite de cette baisse actuelle des prix. Plus grave, les agriculteurs doivent emprunter de l’argent pour entretenir leurs exploitations. La propagation du coronavirus a contraint les plus grands importateurs mondiaux de la noix de cajou ghanéenne, dont l’Inde, la Chine et le Vietnam, à réduire leurs importations à cause de la fermeture des usines de transformation.

Le Point Afrique

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